Professeur Joyce BLAU: La langue & la littérature kurdes

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Le kurde est la langue de plus de vingt-cinq millions de Kurdes vivant sur un vaste territoire d’un seul tenant.

Le kurde appartient à la famille des langues indo-européennes et au groupe irano-aryen de cette famille.

C’est à la charnière du IIème et du Ier millénaire avant J.-C. que les tribus et peuples iranophones de l’Asie centrale et des territoires limitrophes commencent leurs déplacements vers le plateau iranien et les steppes du littoral de la Mer Noire.

En envahissant la région ces tribus et peuples assimilent, donnent leur langue et leur nom à d’autres peuples irano-aryens déjà présents sur le terrain. Certains refuseront l’assimilation totale, aujourd’hui encore des îlots plus ou moins importants de Kurdes non-kurdophones sont installés au Kurdistan de Turquie, d’Iran et d’Irak.

Le kurde, la langue des Kurdes, qui appartient au groupe nord-occidental des langues irano-aryennes, n’a jamais eu l’occasion de s’unifier et ses dialectes sont généralement répartis en trois groupes nettement apparentés entre eux.

Le groupe le plus important par le nombre de ses locuteurs est le kurde septentrional communément appelé kurmandjî, parlé par les Kurdes vivant en Turquie, en Syrie, en U.R.S.S. et par une partie des Kurdes vivant en Iran, en Iraq. Cette langue est également parlée par 200.000 kurdophones installés autour de Kaboul, en Afghanistan.

Ce groupe a donné naissance à une langue littéraire.

Le groupe central comprend le kurde parlé au nord-est de l’Irak où il est appelé soranî et les parlers des districts voisins, au-delà du Zagros, dans le Kurdistan d’Iran. Ce groupe a également donné naissance à une langue littéraire.

Il y a toujours eu une élite intellectuelle chez les Kurdes qui, pendant des siècles, s’est exprimée dans la langue du conquérant. De nombreux intellectuels kurdes ont écrit aussi bien en arabe, en persan qu’en turc. Ce fait est signalé, au XIIIème siècle par l’historien et biographe kurde Ibn al-Assir qui a écrit en arabe, tandis que Idris Bitlisi, haut dignitaire ottoman, d’origine kurde, écrit en persan, en 1501, le Hechit Bihicht (Les huit paradis) qui retrace la première histoire des huits premiers sultans ottomans. Le prince Chéreff Khan, souverain de la principauté kurde de Bitlis, a également écrit en persan, à la fin du XVIème siècle, son Histoire de la nation kurde, magistrale source médiévale sur l’histoire des Kurdes.

Il est difficile de dater l’origine de la littérature kurde. On ne sait rien de la culture pré-islamique des Kurdes. D’autre part, seule une partie des textes a été éditée et l’on ignore combien ont disparu dans la tourmente des incessants conflits qui se déroulent depuis plusieurs siècles sur le territoire du Kurdistan.

Le premier poète kurde connu est Elî Herîrî, né en 1425 dans le Hakkari et mort vers 1495. Ses thèmes préférés sont déjà ceux que ses compatriotes traiteront le plus souvent: l’amour de la patrie, ses beautés naturelles et le charme de ses filles.

Le Kurdistan, au XVIème siècle, est un champ de bataille entre Persans et Turcs. Les Empires ottoman et persan se constituent définitivement et, au début de la seconde moitié du siècle, stabilisent leurs frontières, c’est-à-dire qu’ils se partagent le territoire des Kurde, le Kurdistan.

Les premiers monuments littéraires kurdes connus datent de cette époque. Ils naissent parallèlement et en opposition à la consolidation des voisins ottomans et persans.

Le mieux connu des poètes de la fin du XVIème et du début de XVIIème siècle est le chaikh Ehmed Nishanî surnommé Melâye Djezîrî.

Originaire du Djezîrê Botan, et comme de nombreux lettrés de l’époque, il avait une bonne connaissance de l’arabe, du persan et du turc. Il était aussi imprégné de la culture littéraire arabo-persane. Son oeuvre poétique de plus de 2.000 vers, est restée populaire et elle est encore régulièrement rééditée.

Il voyagea beaucoup et se fit de nombreux disciples. Ceux-ci tâchèrent d’imiter le maître en adoptant sa langue qui s’impose dès lors comme langue littéraire. Peu à peu le sentiment d’appartenir à la même entité se développe parmi les Kurdes. L’époque verra naître le poète Ehmedî Khanî, originaire de la région de Bayazid, le premier très grand poète à définir, dans son Mem o Zîn, long poème de plus de 2.650 distiques, les éléments de l’indépendance kurde.

Au X IXème siècle, à la suite de l’essor général des mouvements de libération nationale au sein de l’empire ottoman, et bien que fortement teinté de tribalisme, un véritable mouvement national kurde va lentement se développer. Avec un certain retard dû à l’éloignement et à l’isolement, une nouvelle littérature s’épanouit. Les auteurs qui ont reçu dans leur jeunesse la formation classique dispensée à un haut niveau dans les medrese, écoles coraniques, connaissent bien l’arabe et le persan. La poésie s’inspire largement pour leurs thèmes et leurs images de la tradition persane, mais les poètes déploient une grande imagination dans le renouvellement des symboles et de la musicalité du vers.

Cette poésie a d’abord une tonalité religieuse, -c’est l’époque de l’épanouissement des confréries mystiques -mais ce sont les poètes patriotiques et lyriques qui ont le plus de succès. Mela Khadrî Ehmedî Shaweysî Mikhayilî, plus connu sous le surnom de Nalî est le premier grand poète à écrire ses poésies essentiellement en kurde central.

La naissance de la presse accompagne les progrès du mouvement national kurde et la première revue, qui porte le nom significatif de Kurdistan paraît au Caire, en Egypte, en 1898. Au XXème siècle, malgré les persécutions dont il est l’objet, le mouvement national kurde ne cesse de se développer. Le déclenchement de la première guerre mondiale et ses conséquences modifient radicalement la situation des Kurdes.

Ceux-ci vivaient jusqu’alors dans des sociétés multiculturelles et plurilingues. A l’issue de cette guerre les Kurdes se retrouvent divisés entre quatre Etats: la Turquie, la Perse, I’Irak et la Syrie, juridiquement souverains mais politiquement subordonnés au jeu mondial des grandes puissances. Ces Etats se sont vite trouvés confrontés au problème de la diversité des langues. La production littéraire des Kurdes et le développement de leur langue seront fonction dès lors des libertés acquises par ceux-ci dans chacun des Etats qui se partagent leur territoire.

L’Irak, sous mandat britannique, reconnaît un minimum de droits culturels à sa minorité kurde. Bien que celle-ci ne forme que 18% de la population totale kurde, le centre de la vie culturelle kurde se transporte en Irak où la production va aller en se développant à partir de la seconde moitié des années 1920. Les Kurdes sortent de leur isolement et le contact avec l’Occident-traduction de Pouchkine, Schiller, Byron et surtout Lamartine-bouleverse les données du domaine poétique.

L’ouverture à la modernité éloigne la poésie des chemins traditionnels et si, dans une première étape, les poèmes conservent les formes classiques, l’innovation réside dans le contenu, I’expression des sentiments d’amour, de désespoir, de colère, ou l’évocation de la beauté de la nature dans la poésie traditionnelle est enrichie par la relation avec le monde intérieur de l’auteur. L’effort de „kurdisation“ de la langue kurde, en la dépouillant des emprunts lexicaux et formels aux langues dominantes, est à porter à l’actif des auteurs de l’époque.

Dans une seconde étape, en même temps que de nombreux genres nouveaux sont adoptés (le drame Iyrico-épique et la poésie dramatique) qui permettent de rendre de façon vivante les combats du peuple kurde, ce sont les cadres de la poésie traditionnelle qui craquent. L’incomparable Goran fut certainement le plus grand artisan de la rupture avec la tradition. Dans les années 1930, les vers syllabiques proches de la poésie populaire, le poème en prose et le vers libre font leur entrée dans la poésie. Le ton social s’affirme et donne aux poèmes un caractère militant.

La prose prend son essor au moment de l’épanouissement des revues et magazines qui véhiculent les premiers essais poétiques et narratifs, les nouvelles et les nouvelles historico-légendaires qui confirment de façon éclatante la vitalité du kurde. Le courant romantique se renforce et les thèmes se distinguent alors par un développement plus dynamique du sujet. Ils traitent de problèmes sociaux, de la femme, de l’éducation, de la famille, mais d’autres s’orientent plus nettement contre l’injustice et l’exploitation des paysans. L’un des représentants les plus brillants de ce courant est Ibrahim Ahmed qui publie, en 1959, Körawarî (La misère) un recueil de nouvelles réalistes, et surtout Janî Gal (La souffrance du peuple) qui paraît à Bagdad en 1973, le premier roman écrit en kurde central.

En URSS, malgré leur petit nombre – ils forment moins de 2% de la population totale kurde- les Kurdes sont reconnus comme une « nationalité » sans attribution d’autonomie, mais avec reconnaissance de leur langue. A ce titre, leur communauté bénéficie de l’encouragement de l’Etat et possède écoles, presses et éditions. Une élite s’y est épanouie. Les recueils de poèmes de Djasimê Djalîl, né en 1908, paraissent au lendemain de la seconde guerre mondiale. Arab Shamo, le plus fécond des romanciers, publie ses oeuvres dès 1935.

En Syrie sous mandat français, la période de l’entre-deux-guerres marque l’épanouissement des lettres kurdes. De brillants intellectuels kurdes et français, dont l’orientaliste Roger Lescot, se regroupent à Damas autour du prince Djeladet Bedir Khan et de son frère Kamuran. Ils deviennent les principaux artisans de la renaissance de la littérature septentrionale. Ils mettent au point un alphabet latin qu’ils popularisent dans la revue Hawar autour de laquelle s’effectue un intense travail révélateur des possibilités du kurde septentrional en tant que langue littéraire moderne.

Après la seconde guerre mondiale, dans la Syrie devenue indépendante, les Kurdes -4% de la population totale kurde-perdent leurs libertés, et la production se tarit. Ils sont contraints de publier leurs uvres à l’étranger ou de s’exiler.

En Turquie, après le succès militaire de Mustafa Kémal contre la Grèce, un nouveau traité signé à Lausanne en 1923, confirmait la souveraineté turque sur une grande partie du territoire kurde et sur plus de 52% de la population totale des Kurdes. Ce traité garantissait aux «non-Turcs» l’usage de leur langue. Quelques mois plus tard, au nom de l’unité de l’Etat, Mustafa Kemal violait cette clause en interdisant l’enseignement du kurde et son usage public. Il faisait déporter la plupart des intellectuels. Les Kurdes devenaient des «Turcs de montagnes», vivant en «Anatolie orientale» ou à «l’Est». Toutes les traditions, même dans le vêtement, tous les groupements, même de chant et de danse furent abolis en 1932. Après la deuxième guerre mondiale, le régime turc entre 1950 et 1971 se donna une teinte de démocratie bourgeoise et l’usage oral de la langue kurde fut de nouveau autorisée. Une nouvelle intelligentsia kurde se forma. Les coups d’Etat militaires de 1971 et de 1980 ont restauré la politique de répression et de déportations massives vers l’Ouest de la Turquie. L’enseignement du kurde, les publications dans cette langue sont aujourd’hui strictement interdits.

En Iran, où vit plus du quart de la population kurde, comme en Turquie, les autorités mènent une politique d’assimilation forcée de leur minorité kurde. Toute publication kurde, l’enseignement de la langue sont rigoureusement interdits.

La grande période de la littérature kurde dans cette région est celle de la République du Kurdistan qui ne dure que onze mois à la fin de la seconde guerre mondiale. Malgré sa brièveté, elle provoque un essor remarquable des lettres kurdes. De nombreux poètes se révèlent, tels que les poètes Hejar et Hêmin. La répression qui suit la chute de la République contraint les intellectuels à s’exiler pour la plupart en Irak. En février 1979, une révolution populaire chassé a le régime monarchique mais le pouvoir islamique qui l’a remplacé est aussi peu disposé à accorder des droits nationaux à sa minorité kurde.

Sous la pression des démocrates kurdes regroupés autour du très regretté Dr. Abdel Rahman Ghassemlou, qui exigent de façon incessante la reconnaissance de leur langue et de leur culture, les autorités iraniennes sont contraintes de tolérer la publication de certains ouvrages kurdes. Si toute création littéraire demeure interdite, la censure autorise la publication des monuments de la littérature kurde du XIXème siècle dont certains seront traduits en persan. Des manuscrits traitant de l’histoire des dynasties kurdes sont enfin publiés, des dictionnaires, des grammaires, des encyclopédies de personnalités kurdes ayant marqué leur époque, religieuses ou non, paraissent en kurde et en persan.

La vie littéraire kurde en Irak subit les contrecoups de l’échec de la longue insurrection kurde et de la guerre que se mènent sans pitié Iraniens et Irakiens. La création s’étiole. Le poète Shêrko Bêkes rejoint les rangs des maquisards kurdes, et ce sont leurs presses qui publient en 1986, Helo (l’Aigle), triple recueil de poèmes de l’artiste. Sur les mêmes presses paraît Heres (I’Avalanche, 1985) beau roman lyrique de Mihemed Mukrî. Poètes et nouvellistes s’expriment librement dans les revues des maquisards.

Les intellectuels kurdes choisissent le chemin de l’exil et se refugient dans la plupart des pays occidentaux et, fait remarquable, ils vont être à la source d’une véritable renaissance de la littérature Kurrnandji strictement interdite en Turquie et en Syrie. Appuyés par plusieurs centaines de milliers de travailleurs kurdes émigrés, les intellectuels kurdes se regroupent et ne ménagent aucun effort pour promouvoir leur langue. Poètes et écrivains font paraître leurs oeuvres d’abord dans des revues publiées par des maisons d’éditions kurdes en Suède. En effet, les autorités suédoises, qui favorisent le développement culturel des communautés émigrées, allouent aux Kurdes-ils sont 12.000-un budget de publication relativement important. Une vingtaine de journaux, magazines et revues paraissent dès la fin des années 1970. Des livres d’enfants, des abécédaires, des traductions d’ouvrages historiques sur les Kurdes… paraissent. La création littéraire est encouragée. M. Emin Bozarslan fait paraître de charmants contes pour enfants, Rojen Barnas des recueils de poèmes, tandis que le journaliste Mahmut Baksi, membre de l’Union des écrivains suédois, publie un roman et des contes pour enfants en kurde, turc et suèdois; Mehmet Uzun fait paraître deux romans réalistes.

Deux cents titres ont paru depuis dix ans. C’est la plus grosse production littéraire kurde, en dehors de l’Irak. Mais c’est en France à Paris qu’une douzaine d’intellectuels kurdes, courageux, dynamiques et très sympathiques créent, en février 1983, le premier institut scientifique kurde en Occident. Six ans plus tard, plus de trois cents intellectuels kurdes, vivant dans divers pays européens, américains et en Australie, ont rejoint l’Institut pour l’aider à mener son action de sauvegarde et de renouveau de leur langue et de leur culture.

L’Institut publie des revues en kurde, en arabe, en persan, en turc et en français. Un Bulletin mensuel de liaison et d’information fait une revue de presse sur la question kurde et informe sur les activités et les projets de l’institut. Il faut porter au crédit de l’Institut d’avoir été le premier à encourager le développement du dialecte zaza/ dimili, parlé par près de trois millions de Kurdes en Turquie. Enfin, l’Institut réunit deux fois par an les écrivains, linguistes et journalistes kurdes de la diaspora pour étudier ensemble les problèmes de terminologie moderne.

Cette nouvelle floraison de poètes, d’écrivains et d’intellectuels kurdes illustre de la façon la plus frappante le parallélisme entre liberté et développement culturel.

Par Joyce BLAU
Professeur à l’Institut national des langues et civilisations orientales
(INALCO) de l’Université de Paris.

Quelle: http://www.institutkurde.org/langue/

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